Texte publié dans La Presse. À quelques rituels près, Julie du Page est parfaitement rationnelle, ce qui n’empêchera pas certains lecteurs d’imiter sa façon de dire au revoir à 2025.
À table, ne me passez jamais le sel de main à main, ça porte malheur. Quand je trinque avec quelqu’un, c’est dans les yeux que ça se passe. Sept ans de mauvais sexe, non merci !
Je conjure toujours le mauvais sort en « touchant du bois ». Je n’ouvre jamais un parapluie à l’intérieur, même dans le vestibule de ma maison.
Je me réveille en posant toujours le pied droit au sol. Mes années de latin au secondaire m’ont appris que dans l’Antiquité, le mot « gauche » avait mauvaise réputation à cause de croyances anciennes.
En latin, « gauche » se dit sinister, ce qui donna « sinistre ». Il n’est donc pas conseillé de se lever du pied gauche si on souhaite avoir une bonne journée !
J’ai des grigris, porte-bonheur un peu partout, sacs à main, poches de manteaux, et même dans ma voiture ! Bref, je ne suis pas superstitieuse, mais…
RENCONTRE FORTUITE
Il y a parfois des gens que l’on croise au hasard d’une journée et qui sans le savoir nous font du bien. C’est lors d’une balade sur le mont Royal avec mon chien Monsieur Boogie que j’ai fait la connaissance de deux dames fort sympathiques, préposées à la vérification des enregistrements des chiens sur la montagne.
Elles m’avaient reconnue, suivaient ma carrière et regrettaient de ne pas me voir plus souvent comme comédienne. En repartant, l’une d’elles s’est approchée de moi et m’a dit sur le ton de la confidence :
« Sais-tu où je vais quand je veux vraiment qu’un projet se réalise ? À l’oratoire Saint-Joseph. Je pose ma main à droite du tombeau du frère André. À droite, pas à gauche, c’est important ! J’te dis, ça marche ! Tu devrais essayer. »
L’histoire était plutôt amusante, mais de là à passer aux actes… Ben, voyons donc ! Je ne suis pas superstitieuse, mais…
Puis, arrive ce projet sur lequel j’avais tellement travaillé, et pourtant, les astres ne s’alignaient pas. Cette opportunité, je la désirais tant et refusais d’accepter que tous mes efforts soient vains. J’ai alors pointé le ciel comme pour conjurer le sort et je me suis exclamée :
« Ah ben, tabarnouche, tu me niaises-tu, le destin ?
C’est à ce moment-là que j’ai repensé à cette dame sur la montagne… Que me restait-il comme option ? L’irrationnel ! Vous me voyez venir ? Ben non, je ne suis pas superstitieuse, mais…
DIRECTION ORATOIRE
D’un pas assumé, je décidai de me rendre à l’oratoire Saint-Joseph.
Il y avait peu de gens dans ce labyrinthe austère. Je n’avais qu’un but en tête, et surtout, rien à perdre. Monte, descends à travers de nombreux dédales pour finalement arriver devant des travaux de réfection et une interdiction d’aller plus loin.
Rien ne pouvait m’arrêter. Discrètement, j’ai déplacé les barrières des travaux et me suis faufilée. J’ai poussé la grille de la crypte, j’étais seule. J’avais un doute, devais-je toucher le côté droit ou le gauche du tombeau ? Parce que tant qu’à avoir bravé l’interdit… C’était bien le droit. Je me suis exécutée et suis repartie, ni vu ni connu, mission accomplie !
Croyez-le ou non, mon vœu a été exaucé ! Ça n’a probablement rien à voir avec le frère André et je ne suis pas superstitieuse, mais…
Ce qui m’amène à partager avec vous une coutume que je pratique pour la nouvelle année. Je l’ai découverte à 20 ans, lors d’un voyage en Suède juste avant les fêtes de Noël. Est-elle vraiment suédoise ? Ça n’a pas d’importance.
Je ne suis pas superstitieuse, mais en plus de porter du rouge et de manger 12 raisins sur le coup de minuit, je ne peux entamer l’année en bonne et due forme sans cet autre rituel. Je l’exécute avec ferveur et conviction, ce qui déclenche chez mes enfants un roulement d’yeux certain et une gêne à l’égard de l’attitude excentrique de leur maman. En voici le déroulement :
À partir du 31 décembre à minuit, faire sortir l’année terminée par la porte ou la fenêtre arrière. Si elle a été bonne, lui dire au revoir avec douceur et gratitude.
« Au revoir, 2025, merci pour tout, je te laisse partir le cœur gros… »
Par contre, si l’année s’est révélée difficile et moche, l’expulser à coups de pied dans le derrière ! Toujours selon la coutume, le balai est recommandé pour la mise en scène afin d’exprimer ses sentiments à voix haute et ventiler.
Ensuite, par la porte d’entrée, tel un invité prestigieux, accueillir la nouvelle année en grande pompe, avec décorum, comme il se doit.
« Bienvenue, 2026, apporte-nous santé, bonheur, prospérité ! » Je crois beaucoup au pouvoir de la visualisation.
La coutume vous intéresse et comme moi vous ne craignez pas le ridicule ? Sachez que vous avez jusqu’au 31 janvier pour le faire ! Vous ne perdrez rien à essayer, et peut-être gagnerez-vous un fou rire salutaire, qui sait ?
Je vous souhaite une bonne et heureuse année et, surtout, un peu de paix dans ce monde de brutes.
