Souvenirs d’un mentor autodidacte et curieux

Vous vous souvenez de cet homme derrière les émissions à gags Surprise sur Prise ? Tout a commencé grâce à lui, Marcel Béliveau! « Est-ce que ça te tente de piéger Monsieur Alain Delon? »

J’avais 19 ans et Marcel savait que je partais m’installer à Paris. Il m’avait proposé de travailler sur ses productions pour faire un peu d’argent. C’est pour cette raison que j’ai piégé plusieurs vedettes françaises, et entre autres, Monsieur Alain Delon.

C’était un vendredi soir à Neuilly-sur-Seine, banlieue chic parisienne. Nous avions rendez-vous dans l’appartement d’un producteur intéressé à travailler avec Delon. C’était un grand repas avec plusieurs convives, dont un petit garçon muni d’une oreillette qui « jouait » au surdoué de service et qui répondait à toutes les questions posées. Alain était fasciné par ce génie, mais ne savait pas encore qu’il y avait des gens en régie qui fournissaient toutes les réponses.

Je me souviens avoir très mal dormi la veille du gag puisque mon rôle était d’incarner une jeune écervelée, pour ne pas dire une idiote, qui interrompait sans cesse la conversation pour dire des niaiseries ! Oh boy! Moi, grande fan de cet acteur mythique aux nombreux films cultes, comment allais-je faire ? Mon orgueil en prendrait un sacré coup ! L’idée me tétanisait…

La présence de Monsieur Delon était si forte que j’ai cru me liquéfier quand il est entré dans la pièce. Le temps aurait pu s’arrêter là, mais j’avais un boulot à faire, balancer des âneries!

Le gag s’est très bien déroulé, mais ne fut malheureusement jamais diffusé. Alain Delon s’y était opposé prétextant le cheveu gras… Pourtant, il aurait mérité qu’on le découvre sous cet angle, non pas à cause du cheveu gras, mais bien parce qu’il émanait de lui quelque chose d’authentique, de vrai.

Je crois avoir bien joué mon rôle, puisqu’à la fin du repas, Monsieur Delon est venu me féliciter. Quel soulagement ! Bref, le lundi matin, je recevais un coup de téléphone de mon agent français : « Ma chérie, Delon ne tarit plus d’éloges sur toi ! Il t’a trouvée hilarante dans ton rôle de nunuche. Il te veut dans son prochain film dirigé par Jacques Deray en Italie. Tu rencontres Jacques cet après-midi et tu pars dans 4 jours ! »

Promis, juré craché, les événements se sont passés comme ça ! Un tourbillon…

Le film en question ne passera pas à l’histoire (ni le second tourné avec lui d’ailleurs), mais c’était une expérience formidable et unique. Surtout, une rencontre déterminante. À Rome, il m’arrivait parfois de manger seule avec Monsieur Delon après une journée de tournage.  Il me racontait tout, ses débuts, ses parents à qui il reprochait de s’adresser à lui comme à une star et non comme à un fils,  sa carrière, Visconti, Melville, Belmondo, ses amours, etc. J’étais très émue de la façon dont il évoquait sa chère Romy Schneider, son amour de jeunesse…

« Julie, être acteur ça ne s’apprend pas, c’est de l’instinct! Au départ, tu l’as ou tu ne l’as pas. Tout passe par les yeux, Julie utilise ton regard! » me disait-il.

Comme un grand livre ouvert, il se racontait, partageait avec moi des pans de sa vie, ses souvenirs intimes. Tel un mentor, il prodiguait ses conseils à la jeune actrice que j’étais. En tout bien tout honneur, sans ambiguïté aucune, avec l’intensité, la fougue et l’éloquence qu’on lui connaît.

J’avais l’impression de vivre un rêve, c’était surréaliste. Pourquoi me racontait-il tout ça à moi?   Le soir, je rentrais dans ma chambre d’hôtel et je noircissais les pages de mon journal intime, pour ne rien oublier…

Cette relation s’est poursuivie quelques années. Alain suivait tout ce que je faisais, me conseillait, me mettait en garde contre ce métier parfois si cruel et injuste.

En 1996, Alain Delon avait invité mon père, en visite à Paris, et moi à venir le voir au théâtre Marigny dans la pièce  Variations énigmatiques  d’Eric-Emmanuel Schmitt. S’en ai suivi un repas à sa table (il avait toujours la même) au célèbre restaurant Le Fouquet’s, avenue des Champs-Élysées. Je garde le souvenir d’une soirée extrêmement agréable et chaleureuse où nous avons discuté simplement pendant des heures.

Alain était un autodidacte, un homme curieux, qui ne se lassait jamais d’apprendre et à ma grande surprise, il en connaissait beaucoup sur le Québec et le Canada. À la fin de la soirée, d’une façon très amicale et bienveillante, il s’est approché de mon père afin de le rassurer :

« Ce n’est pas évident d’avoir une fille seule dans cette jungle parisienne, à 6000 km de chez vous, mais sachez Monsieur du Page que je veille sur elle, tel un père spirituel. »

Alain Delon était un être complexe, trouble, souvent décrié pour ses prises de positions, ses accointances ou la façon pompeuse qu’il avait de parler de lui à la 3e personne. Je n’ai pas connu cet homme-là.

Je retiendrai de lui, un immense acteur sans demi-mesure, un homme passionné, passionnant, généreux et humain. Mais surtout un être profondément mélancolique, écorché vif, qui avait tout et qui n’avait rien. Qui était si entourée et finalement si seul…

Au revoir Alain et, merci.

Article paru dans La Presse 19-08-24 https://www.lapresse.ca/dialogue/temoignages/2024-08-19/alain-delon-1935-2024/souvenirs-d-un-mentor-autodidacte-et-curieux.php

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